Multilinguisme à la cour du Vice-roi de Naples
Mehrsprachigkeit am Hof des Neapelsvizekoenigs
modifié le: 2012-10-15
 

 

Roland Béhar

Multilinguisme à la cour du Vice-roi de Naples

 L’exposé sur Naples consistera en l’examen de trois phases de l’évolution de la capitale méridionale, marquée tout au long du XVIe et du XVIIe siècle par un fait essentiel : l’absence du roi. Comment concevoir une cour sans prince ? Comment concevoir la dynamique des langues dans cette cour qui n’en est jamais complètement une, tout en symbolisant, plus que toute autre, la ville aristocratique ?

1. Un XVe siècle florissant, celui de la dynastie dite « aragonaise » (inaugurée par Alphonse V dit le Magnanime), voit cohabiter plusieurs langues : napolitain, toscan, catalan, castillan, parfois même aragonais, sans négliger des restes de français, souvenirs de la dynastie d’Anjou. Un vernaculaire local s’y développe que l’on pourrait désigner comme « hybride » et que les Napolitains eux-mêmes désignent alors comme « langue mixte ». Cette langue italienne locale, riche d’influences multiples, demeure consciente de sa richesse et de sa singularité – comme en témoigne la critique de Landino par Brancati –, s’oppose au toscan et permet une littérature de cour dont le fruit le plus remarquable est sans doute L’Arcadie de Sannazar, du moins dans la première rédaction de celle-ci.

2. Avec la conquête espagnole (1503) et, partant, la fin du statut de capitale de Naples, commence une toscanisation de la langue locale allant de pair avec la consolidation du castillan dans son rôle de langue principale de l’Empire. Si Naples partage le destin de la toscanisation avec les autres cours princières d’Italie – toutes soumises au jeu de pouvoir entre la France et l’Espagne –, un rôle particulier revient à la capitale méridionale comme lieu de cristallisation d’un nouvel idéal de sociabilité. La genèse du Courtisan de Castiglione garde les traces – même au niveau linguistique – de ce rôle particulier de Naples. C’est celui-ci qui explique aussi que la cour vice-royale de Pedro de Toledo (vice-roi de 1532 à 1553) devienne le lieu de l’adaptation à l’espagnol des aspects essentiels de la discussion italienne sur la dignité de la langue :

a.        Juan Boscán, inspiré par son ami Garcilaso de la Vega, traduit en espagnol le Courtisan, publié dès 1534. Outre le transfert d’un modèle idéologique, il crée un modèle linguistique : la traduction offre un modèle de prose castillane ;

b.       par l’imitation des poètes italiens et néo-latins – notamment de Sannazar –, Garcilaso crée lui-même, en langue espagnole, un modèle de poésie et de langue poétique destiné à perdurer au moins jusqu’au XVIIIe siècle ;

c.        Juan de Valdés adapte au cas espagnol la questione della lingua italienne, déjà soulevée par le Courtisan de Castiglione.

De surcroît, Naples reçoit une visite de son souverain, l’empereur Charles-Quint, au cours de l’hiver 1535-1536, ce qui donne lieu à d’amples festivités lui rendant son statut de capitale et explique une production littéraire vernaculaire plus riche autour de cette date.

3. Après la mort de Don Pedro de Toledo (1553), la cour de Naples brille de feux plus ou moins intenses, selon la personnalité des vice-rois y résidant, la durée de leur séjour et leur « politique culturelle ». Une importance particulière revient à la vice-royauté du comte de Lemos, de 1610 à 1616, nouveau moment de faste de la cour napolitaine et de regain littéraire avec l’Accademia degli Oziosi. Pendant cette troisième phase, les rapports entre les langues de la cour du vice-roi se stabilisent. La répartition de leurs rôles se clarifie. Le toscan s’impose comme langue italienne, remplaçant aussi au milieu du siècle le napolitain comme langue administrative ; ce dernier n’en perd pas moins, même à la cour ou dans les académies, le statut de langue littéraire, mais identifié à une réalité qui n’est plus celle des courtisans ; enfin l’espagnol demeure la langue du pouvoir, celle des (vice-)rois, tout en continuant à s’enrichir de la langue italienne.

En même temps, Naples devient une cour rêvée et désirée autant que vécue et il convient aussi de considérer le rôle joué par la cour – celle du Prince, mais aussi celle d’Apollon – comme lieu de cristallisation des aspirations linguistiques – comblées ou frustrées, comme le montrent le Viaje del Parnaso (1614) de Cervantes et le Viaggio di Parnaso de Giulio Cesare Cortese (1621).

 

 

 
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